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muñ (l’endurance, l’abnégation ou la longanimité) |
Sur les murs du jardin à l’Alliance Française de Ziguinchor, s’affichent en couleurs et images des mots wolofs issus d’une collection d’illustrations de l’artiste KAREOBA, autrement connu pour ses gravures, peintures et sculptures.
Sa récente exposition à la maison Eiffage durant la Biennale d’Art de Dakar 2024 a soufflé sur les braises de notre curiosité pour cet étrange étranger.
Mais d’où vient ce regard mosaïque ?
Anton : Tu es un artiste qui recherche quelque chose qu’on pourrait nommer métissage, mosaïque ou puzzle, ou bien est-ce le hasard ?
Kareoba :Le mot métissage a tellement été galvaudé et maltraité que j’hésite à l’utiliser.
Je me sens aussi en proximité avec ces mots : mosaïque ou entrelacements.
Ensuite oui, dans métissage il y a tissage, donc cela correspond à certaines images récurrentes dans mon travail de peinture : fils - trames - nœuds - fil d’histoire. (cf. lien hypertexte blu)
Mes gènes sont mixés, je cherche peut-être des racines, ce n’est pas un hasard.
Je vis entre Bordeaux et la Casamance, deux endroits si éloignés et pourtant qui ont beaucoup de similarités.
Mon quartier à Bordeaux, Saint-Michel, est historiquement le quartier le plus melting-pot de la ville, quand j’y ouvre mes fenêtres on entend parler - chanter - crier - susurrer le bulgare, le poular, le portugais, cinghalais, togolais, le malgache et tous les créoles du monde.
C’est un vrai jeu de découvrir quelle est l’origine de la musique des mots qui y flotte dans l’air en permanence, c’est inspirant et vivifiant.
En Casamance, au Sénégal, le jeu se fait entre les Diolas qui dominent avec leur propre idiome (dans les faits il existe 3 diolas).
Le wolof lui y reste un intrus utile, un code partagé. Il négocie sa place, il simplifie, il s’étend.
Il y a aussi les villages de pêcheurs colorés des autres langues de pays du continent.
Anton: Tu peux m’apprendre un mot wolof ?
Kareoba : Il y en a plein que j’adore mais je pense à un qui est magnifique et qui parle de ces humains augmentés que je rencontre au Sénégal.
C’est labiir, je tiens ce mot de monsieur Ibrahima Thioye, qui a écrit un bel article sur les mots du wolof en lien avec les vertus.
Labiir, ce serait la générosité de cœur, au-delà du don, la clémence et la tolérance, pour ses proches comme ses ennemis.
Elle serait, dans la bouche d’André Comte-Sponville, le désir de procurer de la joie à l’autre et ainsi tirer de la joie sur cette joie, c’est-à-dire joie sur joie, tu vois l’idée ? C’est fort, non ?
Anton :Qu’est-ce qui t’a amené jusqu’au Sénégal ?
Kareoba :Je ne sais pas quel vent a poussé mon bateau jusqu’ici mais je sais ce qui me fait y rester :
La Casamance est un vrai coup de tonnerre, vraiment j’ai des battements de cœur spéciaux pour cette région et ses habitants.
Peut-être que certains sauront lire cela dans mon travail récent ?
J’y ai réalisé une série de dix peintures sur bois, BLU>https://kareoba.com/browsing-blu, c’est le nom de la série dont une partie a été exposée durant la Biennale de Dakar 2024.
J’espère qu’on puisse y lire une spontanéité et une vérité émotionnelle.
J’ai transporté ces panneaux de bois peints dans le bateau Aline Sitoé Diatta de Ziguinchor à Dakar.
Ma plus belle saison des pluies au Sénégal, je l’ai passée en Casamance à peindre.
Et c’était si facile, je vais essayer de t’épargner les clichés mais la nature exubérante, la danse des pirogues au Cap, les Diolas, la paix, la couleur des ciels de pluie, le bal du Gonolek de Barbarie et du tisserin, c’est brut, tu te sens glisser comme sur un voilier.
La Casamance m’apparaît comme un personnage à part entière.
Il y a là de la poésie à la rébellion, je pense aussi Casamance quand je lis les Haïtiens Jacques Roumain, icône de la rébellion littéraire, et René Depestre.
Anton : On m’a glissé à l’oreille que ton appartement croule sous les livres, tu veux en partager un ?
Kareoba : Des milliers si tu veux, ils m’accompagnent partout, ce sont des fils conducteurs et des bouées. (J’aime dire que je suis un noyé heureux !)
Ils sont la toile de fond ou la trame invisible de beaucoup de mes gravures, sculptures ou peintures.
Pour l’exposition de l’Alliance, j’ai beaucoup pensé à L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane.
Il aborde énormément de sujets que je peux me retourner, ou qui me renvoient au passé en tant que fils d’immigrés, d’étranger ici et ailleurs :
la quête de l’identité, la tradition, le choc des cultures, la modernité et l’équilibre, l’assimilation (qui est un sujet familial douloureux), l’introspection, les religions.
Anton : Justement, pourquoi cette expo à l’Alliance Française et pourquoi le wolof ?
Kareoba : Parce que je suis un étranger justement, que la musique de la langue wolof est belle mais qu’à un moment on veut le sens et, que c’est une sorte d’évidence pour moi, que l’apprentissage est plus simple en image, c’est un voyage dans le voyage.
Anton : Comment passes-tu du mot à l’image ? Est-ce une transcription littérale ou une réinterprétation abstraite ?
Kareoba :Je saisis au vol des mots, des coups de cœur d’abord basés sur la sonorité, parfois le sens qui résonne en moi ensuite : lëp-lëp (papillon), soppali (la transformation).
C’est une liberté très spontanée qui m’habite en créant ces images, et cette liberté est nourrie par l’ambiance des villes dans lesquelles je vis sur le moment (je me déplace beaucoup).
Tan (le vautour) est le magnifique vautour qu’on peut facilement approcher et observer au Cap en Casamance.
Tu savais ça ? La population des vautours en Afrique est en chute de 97 %.
Un autre livre est Doomi Golo, le petit de la guenon de Boubacar Boris Diop.
C’est un plaidoyer sur le rôle crucial des langues nationales, leur importance pour l’identité culturelle et donc la nécessité de les intégrer dans l’enseignement, la politique, l’administration et bien sûr l’expression littéraire donc... il n’y avait qu’un pas jusqu’au dessin et à l’illustration, à l’art ! Mon langage à moi !
Je trouve cette réflexion pertinente, par exemple quand j’écoute de la chanson wolof, c’est souvent difficile de trouver les paroles écrites, pourquoi ? C’est frustrant.
Anton :As-tu des obsessions à part l’art ?
Kareoba : Ah oui !
J’ai beaucoup d’autres obsessions, mais sans prévenir, elles me ramènent toutes à l’art.
Donc ta question se mord la queue.
J’aurais envie de te parler des peuples où les motifs sont plus que de la beauté.
Là où les motifs des tissages sont des récits, des vecteurs de mémoire et d’identité, des liens intergénérationnels.
Les textiles narratifs ne parlent pas, pourtant ils racontent tout.
Ces motifs ne sont pas décoratifs au hasard, ce sont comme des archives visuelles.
Ces trames, je les vois comme des échos à mon propre travail, où je lance des fils sans dévoiler d’où ils viennent ou où ils partent, où les mains sont toujours présentes et expressives = ils sont la transmission.
Ces tissus sont faits de matières inattendues : Astronomie, Mathématiques, Histoire, Anthropologie, Ethnologie, Littérature, Chimie, Symbolisme, Sociologie... que de passions hein !
Attention, je suis intarissable.
Les quipus des Incas qui codent Comptabilité, Calendriers et astronomie puis Communication.
Un quipu typique se compose d’une corde principale à partir de laquelle pendent de nombreuses cordes secondaires. Les nœuds codent des données,
les couleurs, la torsion, la longueur et l’espacement ajoutent des couches d’information.
Les messagers les transportaient le long des routes incas pour transmettre des informations.
Le "velours du Kasaï" en raphia, (République démocratique du Congo). Les motifs reposent sur une logique géométrique qui attire l’attention des mathématiciens et des ethnologues.
Ces dessins utilisent des principes de répétition, de transformation et de distorsion et des aspects mathématiques notables :
Symétrie et asymétrie, géométrie fractale, théorie des graphes.
Anton : Et après, quelles sont les prochaines étapes ou le prochain chapitre ?Kareoba : Je relis actuellement l’histoire du prince Fama Doumbouya, dans le livre Les Soleils des indépendances de Kourouma.
Il semble relié au fil d’une quête plus large : explorer l’identité dans un monde où elle se désintègre, se transforme, ou renaît.
Ce fil se nommera pour moi « ce qui reste de nous ».
Mes projets imminents :
-Thésée le Lébou :Je vais illustrer ce qui m’intrigue dans la cosmologie lébou et leur lien à la mer, à la fois immuable et changeant.
Le but sera un projet graphique et groupe humain, qui rend les fils visibles à l’œil nu, une œuvre tangible où les connexions (entre les Lébou, la mer, les générations) deviennent perceptibles.
-Seyni Awa Camara est une figure de la tradition de la sculpture Diola,l’argile est matière de son travail, elle brute fondement et racine.
Je te donne un scoop, c’est une grande fresque que je vais réaliser cette année 2025 à Dakar en argile avec des pigments couleurs éclatants.
J’ai tellement envie que ce soit une réussite que par superstition nous n’en dirons pas plus (rire).
Encore cette Casamance la rebelle et puissante, quand je vis dans ses villages, ce pays, j’ai la chance de devenir un personnage qui évolue comme dans un roman de García Márquez, 100 ans de curiosité !
à Moulin Rouge Ziguinchor,
Anton Freeman, enfant du destin.
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